Frédéric Rossille - Juin 2014

La Musique à l'oeuvre chez Mati Klarwein


Ce texte est celui d'une conférence donnée le 21 juin 2014 au séminaire interuniversitaire "Musique et Arts plastiques" dirigé par Michèle Barbe à l'Institut de Recherche en Musicologie de l'Université Paris-Sorbonne.


The Annunciation (detail) - 1961


Résumé

Mati Klarwein (1932-2002) est un peintre connu pour ses illustrations de nombreuses pochettes de disques d'artistes aussi célèbres que Carlos Santana, Miles Davis, Jimi Hendrix ou Jon Hassel. Ayant grandi dans les trois cultures juive, islamique et chrétienne, il est l'auteur d'une oeuvre inspirée à la fois par le surréalisme et le symbolisme, mais aussi par l'orientalisme et le mouvement psychédélique. Acteur de premier plan de la culture pop des années 1960-70, il a cherché à peindre les dimensions mystiques de la conscience et son art est souvent considéré comme une recherche de transcendance. Aujourd'hui, certaines de ses créations les plus remarquables semblent définitivement liées aux sonorités des albums qu'il a illustrés. Et nous sommes même tentés de dire que son univers pictural a modifié à jamais notre perception de ces musiques qu'il a tant aimées et si heureusement visitées.

Une Annonciation

[01] "The Annunciation" (1961)

Sous le soleil implacable d'un après-midi sud américain, un ange féminin visite la demeure d'une déesse noire dont l'intimité n'est dissimulée que par la présence fugitive d'une colombe. De son index, l'ange désigne un motif dans le ciel : sans doute le présage d'un destin hors du commun. Le chant d'un choeur de danseurs Woodabe s'élève dans le ciel, surplombant un fourmillement d'offrandes. Il célèbre, dans un tourbillon de couleurs incandescentes, l'annonce de la naissance prochaine du fils d'un Dieu tandis qu'un éléphant coiffé d'une toison d'or assiste à la scène [note 1].

Car c'est bien de la scène biblique de l'Annonciation qu'il s'agit. Mais une Annonciation revisitée d'une manière provoquante voire même scandaleuse ! L'ange Gabriel n'est-il pas montré nu et tatoué, rouge comme une éruption volcanique, chevauchant le fût d'un tambour conga ? [note 2]
Marie n'est-elle pas représentée comme une jeune femme noire, à la nudité appelant les plaisirs charnels ? Elle est entourée d'images de fertilité et une colombe - symbole de pureté et par là-même de virginité - cache cependant son intimité.

Le motif désigné dans le ciel n'est autre que le symbole Aleph, première lettre de l'alphabet hébreu signifiant "commencement". Jorge Luis Borgès nous éclaire sur la signification de ce symbole et décode pour nous cette cryptographie angélique : "Pour la Cabale, cette lettre signifie le En Soph, la divinité illimitée et pure ; on a dit aussi qu'elle a la forme d'un homme qui montre le ciel et la terre, afin d'indiquer que le monde inférieur est le miroir et la carte du supérieur ; pour la Mengenlehre (théorie des ensembles), c'est le symbole des nombres transfinis, dans lesquels le tout n'est pas plus grand que l'une des parties" (4).

Dans une luxuriance de détails, sous l'ange chevauchant le conga, apparaît en vue aérienne la plage de Deià, le village des îles Baléares où résidera plus tard l'auteur de cette oeuvre : l'artiste Mati Klarwein.

[02] "The Annunciation" - detail

Quant aux trois danseurs de charme Woodabe du Niger, ils symbolisent sans doute les trois Rois mages : Melchior, Gaspard et Balthazar [note 3].

Mati Klarwein a peint ce tableau après sa première visite à New York en 1961. "Dans cette composition, vous pouvez ressentir le soudain jaillissement de l'éclat électrique de New York", a-t-il dit.

L'oeuvre est autoréférentielle à plusieurs niveaux :
- le visage de l'artiste y apparaît, portant barbe, chapeau et lunettes noires.
- l'ange Gabriel et Marie se reflètent en miroir sur la coiffe d'un des danseurs. Ils apparaissent également sur les verres portés par l'artiste.
- le visage de l'ange Gabriel apparaît en couleurs inversées dans un tableau (ou un miroir magique) posé sur la table à parfums de Marie.
- le motif des trois danseurs se répète en écho dans le lointain.

Neuf ans se sont écoulés. Nous sommes maintenant en 1970. Le guitariste Carlos Santana vient de terminer l'enregistrement du second album de son groupe. Visitant une exposition, il découvre ce tableau de "L'annonciation" et le choisit pour illustrer la couverture de son album qui s'intitulera "Abraxas" [note 4]. En plus de l'inspiration et de la technique exceptionnelles de l'artiste, Carlos Santana a certainement dû être interpellé par la figuration d'un conga - les percussions latines sont utilisées en abondance dans son album - et par cette Marie en jeune femme noire à laquelle fait écho le titre du second morceau de l'album intitulé "Black Magic Woman".

Ce disque aura un succès planétaire (il se vendra à 4 millions d'exemplaires) et sa jaquette fera connaître dans le monde entier son auteur qui a alors 37 ans. Quant au logo "Santana Abraxas" qui est inséré sur l'image, il a été créé par son élève Robert Venosa et sera utilisé sur tous les futurs albums du groupe.

>>> Ecoutons : un extrait de "Singing Winds, Crying Beasts" (M. Carabello, 4:51), le morceau d'ouverture du disque "Santana Abraxas", sorti en octobre 1970 sur le label Columbia.

Le parcours d'un artiste visionnaire

Voici Mati Klarwein en 1992 : [03] Mati Klarwein (1992)

Et le voici à Majorque au cours d'un reportage diffusé en 2001 (note 5) :
[04] Mati Klarwein (2001)
[05] Mati Klarwein (2001)

Enfance et formation

Fils d'un architecte juif d'origine polonaise (Joseph, né Yusef Ben Menachem) et d'une chanteuse d'opéra allemande (Elsa, née Elsa Kühne), Mati Klarwein nait à Hambourg (Allemagne) en 1932. Alors qu'il n'est âgé que de 2 ans, sa famille émigre en Palestine pour fuir la persécution nazie. Pendant la 2ème guerre mondiale il vivra avec sa mère dans le village de Nahariya près de la frontière libanaise. Il va ainsi grandir en contact étroit avec les trois cultures juive, islamique et chrétienne. Et les lois d'opposition comme de complémentarité des valeurs humaines deviendront pour le jeune Mati une manière de comprendre le monde. Prénommé Matthias d'après le peintre Matthias Grunewald, il signera plus tard beaucoup de ses toiles "Abdul Mati Klarwein" (Abdul signifiant "serviteur" en arabe) afin de manifester une volonté d'apaisement entre israéliens et arabes.

"Je suis à moitié allemand, à moitié juif avec une âme arabe et un coeur africain", a-t-il écrit (15).

Son père - un architecte de l'école du Bauhaus - sera amené à construire la Knesset à Tel Aviv (parlement de l'Etat d'Israel). Il fera bientôt admettre son fils à l'Académie d'Art Bezalel de Jerusalem.

En 1948, Mati - qui a alors 17 ans - et sa mère émigrent en France afin de fuir les conflits israéo-palestiniens. A Paris, Mati va étudier à l'Ecole des Beaux Arts, à l'Académie Julian et avec Fernand Léger (1949-1951). Il va ensuite se lier d'amitié avec le peintre Ernst Fuchs (1952-1954) qui appartient à l'école viennoise du réalisme fantastique. Ce dernier va lui enseigner la "technique mixte" de Van Eyck et des maîtres flamands du XVIème siècle, une technique que Mati va utiliser dans tous ses travaux futurs. Cette technique mixte (ou "Mischtechnik") consiste à utiliser des couches avec différentes substances. Le tempera à l'?uf - utilisé pour construire le volume - est ainsi émaillé avec de la peinture à l'huile mélangée à de la résine - produisant un effet de bijou.

A Paris, Mati fréquente les clubs de Saint Germain des Prés. Il passe ses étés à Saint Tropez. Il rencontre des musiciens de jazz, des artistes d'avant-garde, Boris Vian, Tristan Tzara, le groupe des existentialistes avec Jean-Paul Sartre...

De très nombreux voyages dans le monde entier

A l'été 1956, Mati se lie avec Kitty Lillaz, une mystérieuse égérie de 20 ans son aînée avec laquelle il va parcourir le globe pendant 7 ans. Il va ainsi voyager en Europe (Espagne, Italie, Grèce), au Tibet, en Turquie, en Inde, en Amérique du Nord, au Maroc, au Niger, à Haïti, à La Jamaïque, en Indonésie, au Brésil, au Mexique, aux Bahamas, au Kenya, au Sénégal, en Gambie, à Cuba, au Guatemala... Il parlera pas moins de six langues (anglais, français, espagnol, allemand, hébreu, avec de bonnes notions d'arabe et d'italien). Son lexique pictural va se trouver fortement enrichi et son imaginaire va bientôt être en phase avec la culture pop qui passe à ette époque par "Les chemins de Katmandou" (3).

L'art de Mati va ainsi être le lieu de convergence de multiples influences dont la peinture flamande et celle de la Renaissance italienne. Son imaginaire métissé pointera également en direction de l'Afrique - on l'a vu dans son tableau "L'Annonciation" - et de l'Extrême-Orient avec l'ésotérisme de l'art indien tantrique.

Dès le mitan des années 50, Mati réalise de très belles natures mortes dans un style hyperréaliste et avec une technique remarquablement maîtrisée. En voici deux exemples :

"Nature morte avec du sucre et des noix"
[06] "Sugar and Nuts" (1956)

"Nature morte avec du lait et de l'eau"
[07] "Milk and Water" (1956)

C'est en 1959 que Mati Klarwein va produire ses premières oeuvres majeures

Au retour de ses divers voyages, Mati commence en effet à travailler sur "Flight to Egypt", une oeuvre complexe avec d'infinis détails et qui, malgré son titre, représente une scène de bain rituel à Bénarès [note 6].

[08] "Flight to Egypt" (1959)

Mati termine ce tableau en 1961 avec l'aide de Ernst Fuchs. Pour dévoiler l'oeuvre au public, Kitty Lillaz organise un événement qui va lui permettre de rencontrer un des chefs de file du surréalisme : Salvador Dali. Trois ans plus tard, sa femme Sofia se lie d'amitié avec Dali et Mati sera amené à le rencontrer dès lors très souvent, en particulier pendant ses années new-yorkaises.

La même année1959, Mati Klarwein va peindre une magnifique oeuvre qu'il intitule "L'artiste et son modèle" ("Artist and Model").

[09] "Artist and Model" (1959)

Au premier plan, un magnifique sitar indien en pleine lumière qui semble attendre son instrumentiste. Le modèle, assise nue sur une table. Elle a quitté son chemisier bleu et sa cape noire. C'est une jeune femme noire, très belle, à la chevelure de jais et au corps athlétique. Elle est de dos et nous montre son profil droit à peine masqué par l'épaule. Le peintre - qui n'est autre que Mati Klarwein lui-même - s'est rapproché de son modèle. Il esquisse un sourire devant "l'objectif" et l'on devine qu'il est gaucher, à moins que la scène entière ne soit reflétée dans un miroir. Un balcon laisse entrevoir quelques bâtiments dans le lointain. L'atelier de l'artiste est situé en étage dans un immeuble, probablement au coeur d'une grande ville - certainement Paris. Des oeuvres sont accrochées aux murs, des cadres sont suspendus à une mezzanine qui tient certainement lieu de chambre à coucher. Au fond de la pièce : un paravent et l'escalier qui conduit à la mezzanine. Une porte est entrouverte sur laquelle est fixée une vieille affiche montrant une scène de corrida : un torero plante sa banderille sur le garrot du taureau. Cette scène figurée de tauromachie semble faire écho avec celle de l'artiste en train de peindre son modèle au premier plan. Mati Klarwein se peignant lui-même en train de peindre : voilà une élégante manière de réaliser un autoportrait !

Mati Klarwein passe l'été 1961 à Deià, un petit village des Baléares où il se fixera plus tard. Il peint alors un diptyque intitulé "Paysage perçu - Paysage décrit" ("Landscape Perceived - Landscape Described").

[10] "Landscape Perceived" (1963)

[11] "Landscape Described" (1963)

Il s'agit du même paysage, à la différence près que "Paysage décrit" est immergé dans une spirale de lettres hébraïques, une spirale reproduisant fidèlement la vision que Mati a eue de son oeuvre après une prise d'hallucinogènes. Il va ainsi acquérir rapidement la réputation d'être un "artiste psychédélique". Il s'en défendra en disant qu'il a peint des oeuvres psychédéliques avant d'avoir pris des drogues hallucinogènes. Et pour soutenir cela il reprend à son compte la fameuse phrase de Salvador Dali : "Je ne prends pas de drogues. Je suis les drogues". Quant à son ami Timothy Leary, il dira : "Mati n'a pas besoin de drogues psychédéliques" !"

Le même été, Mati Klarwein construit avec son père sa maison à Deià, sur le terrain que l'on peut deviner en haut et à gauche du tableau "Landscape Perceived". Quant à la plage de Deià, nous l'avons déjà vue dans son oeuvre épique intitulée "L'annonciation". La même année, Mati rencontre sa première femme Sofia avec laquelle il restera 4 ans et aura sa première fille Eléonore.

Disons ici quelques mots à propos du mouvement psychédélique

Le terme "psychédélisme" a été inventé en 1956 par le psychiatre H. Osmond au cours d'un échange de lettres avec l'écrivain Aldous Huxley (du grec psyche : âme et delein : visible, clair ; le terme signifiant "révélateur de l'âme").

Ce mouvement de contre-culture est apparu en parallèle du mouvement hippie au mitan des années 60. Sous l'impulsion de personnalités comme le psychologue Timothy Leary ou le romancier Aldous Huxley, ce mouvement valorisait les perceptions sensorielles dues à des drogues psychotropes hallucinogènes comme le LSD (diéthylamide de l'acide lysergique, dérivé de composés issus de l'ergot de seigle), la mescaline (alcaloïde actif du peyotl, cactus indien qui procure des "visions colorées"), la marijuana.... ceci malgré l'interdiction de la consommation de LSD aux USA en 1965 et en Angleterre en 1966.

Le psychédélisme atteint son sommet de 1967 à 1969 avec le rock psychédélique qui nait dans le quartier de Haight-Ashbury de San Francisco. Les principaux acteurs en sont les groupes Grateful Dead, Jefferson Airplane, les Doors, Jimi Hendrix, les Pink Floyd.... Les affiches de concert et les couvertures d'album participent pleinement du mouvement.

C'est l'époque à laquelle Aldous Huxley fait ses expériences sous controle médical avec la mescaline. Il transcrit ses extraordinaires visions psychédéliques dans divers articles et ouvrages dont "Les portes de la perception" qui paraît en Angleterre au début de 1954. Ce titre donnera son nom au groupe "The Doors". Il est emprunté à cette phrase de William Blake : "Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie..."

Mati Klarwein va se lier d'amitié avec Timothy Leary avec qui il partage l'idée de l'existence vécue comme un art.

Au début des années 60 à Paris

Au début des années 60, Mati Klarwein peint la plupart de ses tableaux dans son studio parisien et les expose dans sa galerie d'exposition située place Dauphine, sur l'île de la Cité. Son studio devient souvent le lieu de jam sessions nocturnes avec l'aide de musiciens tels le saxophoniste Ornette Coleman ou le sitariste Ravi Shankar....

C'est en 1961, après sa première visite à New York que Mati va peindre "L'Annonciation". Et ce n'est que neuf ans plus tard, en 1970, que Carlos Santana choisira cette oeuvre pour la couverture de son album "Abraxas" dont le succès sera planétaire.

De 1962 à 1965, en plus de très nombreuses commandes de portraits, Mati va réaliser deux chefs-d'oeuvre :

"Crucifixion" (1963-65), sous titré "Freedom of Expression"

[12] "Crucifixion" (1963-66)

C'est un immense tableau de 300 cm x 150 cm qu'il met deux ans à réaliser et qui va faire sensation et même créer un scandale.

La crucifiée est ici une jeune femme noire. Elle est en position sens dessus dessous et du lait jaillit de ses seins. Un arbre de vie très ornementé l'entoure, peuplé de Dieux, de Saints hommes et femmes avec un grand nombre de tableaux du Kama Sutra et d'une abondance de nymphes. Cet arbre de vie nous plonge dans un univers de frénésies érotiques jusqu'à l'étrange !

Cette Crucifixion n'est pas sans évoquer les peintures à l'imagination délirante d'un Jérôme Bosch. Mati Klarwein dira d'ailleurs que les trois grands peintres "psychédéliques" sont selon lui : Jérôme Bosch, Salvador Dali et Ernst Fuchs.

Grain of Sand (1963-65)

[13] "Grain of Sand" (1963-65)

Mati rêvait de réaliser une image accrochable au mur dans n'importe quel sens, montrant un univers circulaire, sans haut ni bas. Il imagine alors une sorte de comédie musicale peinte, avec des milliers de figurants dont des célébrités comme Marylin Monroe, Anita Ekberg, Ray Charles, Pablo Picasso, Brigitte Bardot, Roland Kirk, Cannonball Adderley, Ahmed Abdul Malik, Wonderwoman, Lawrence d'Arabie, Socrate, Salvador Dali, Rama, Vishnu, Ganesh, et une galaxie de playmates.

Cette oeuvre circulaire constituera plus tard le ciel de son "Aleph Sanctuary" dont nous parlerons bientôt. Le disque intérieur est l'image en miroir du disque extérieur ce qui évoque un procédé de mise en abyme, un principe d'autosimilarité, voire l'application avant l'heure d'un principe fractal.

Le titre est une référence au poème "Augures d'innocences ("Auguries of Innocence") de William Blake (1757-1827) dont voici les 4 premiers vers :

Dans un grain de sable voir un monde
et dans chaque fleur des champs le Paradis,
faire tenir l'infini dans la paume de la main
et l'Eternité dans une heure. [note 7]

A New York, à la fin des années 60

Mati Klarwein va s'exiler à New York de 1967 à 1983. Il vivra et travaillera dans plusieurs lofts dont un situé sur la 17ème rue.

Entre 1963 et 1970 il va concevoir et réaliser son "Aleph Sanctuary"

[14] "Aleph Sanctuary" (1963-70)
[15] "Aleph Sanctuary" (1963-70)
[16] "Aleph Sanctuary" (1963-70)

Véritable "chapelle Sixtine du psychédélisme" (comme l'a écrit Karine Charpentier), il s'agit d'un temple consacré à toutes les religions qui a la forme d'une cube de 3 mètres de côté et qui contient 68 de ses oeuvres [note 8]. "Grain of Sand" (1963-65) en constitue le ciel et on y retrouve "The Annunciation" (1961), ""Crucifixion" (1963-65) et "Nativity" (1962). L'Aleph Sanctuary était en exposition quasi permanente dans le loft de l'artiste où ses amis comme Jimi Hendrix ou Miles Davis avaient la liberté de venir s'y recueillir. Cette "chapelle portable" a également été exposée en divers endroits : dans le Colorado, en Californie (en particulier au Museum of Art de Santa Barbara), à Paris.

Pour des raisons économiques, Mati a dû par la suite démanteler son sanctuaire pour vendre ses oeuvres de manière séparée. Il a été reconstruit en1992 en utilisant des montants d'aluminium soutenant des reproductions sous plexiglass éclairées par des rangées de tubes fluorescents. Sous cette forme, il a ainsi participé en 2007 à l'exposition itinérante "Summer of Love : Art of the Psychedelic Era" organisée par la "Tate Liverpool".

[17] "Aleph Sanctuary" (1992)
[18] "Aleph Sanctuary" - Sky (1992)
[19] "Aleph Sanctuary" - Corner (1992)
[20] "Aleph Sanctuary" - Wall (1992)

Jorge Luis Borgès [note 9], dans un de ses contes métaphysiques intitulé "L'Aleph" (4) imagine un objet extraordinaire qui sous ce nom désigne "un des points de l'espace qui contient tous les points". Il est "le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l'univers, vus de tous les angles".
A lire cette définition, il semble difficile d'imaginer que Mati Klarwein n'ait pas eu connaissance de ce texte de Borgès et qu'il ne s'en soit pas inspiré pour créer son "Aleph Sanctuary".
Borgès situe l'Aleph sur la 19ème marche d'un escalier menant à la cave d'une maison de la rue Garay à Buenos Aires. Le protagoniste du conte décrit une petite sphère d'un diamètre de 2 ou 3 centimètres à l'éclat presque insupportable et qui contient l'espace cosmique entier, sans diminution de volume. D'une manière simultanée, il y voit "des millions d'actes délectables ou atroces". Chaque chose y est équivalente à une infinité de choses parce qu'elle est vue de tous les points de l'univers. Et il commence une description infinie de tout ce qu'il voit : "Je vis la mer populeuse, l'aube et le soir, les foules d'Amérique, une toile d'araignée argentée au centre d'une noire pyramide, un labyrinthe brisé (c'était Londres), (...) je vis de convexes déserts équatoriaux et chacun de leurs grains de sable, (...) je vis un cercle de terre desséchée sur un trottoir, là où auparavant il y avait eu un arbre, je vis dans une villa d'Adrogué (c'est une des banlieues de Buenos Aires) un exemplaire de la première version anglaise de Pline, celle de Philemon Holland, je vis en même temps chaque lettre de chaque page, (...) je vis dans un cabinet de Alkmaar un globe terrestre entre deux miroirs qui le multiplient indéfiniment, (...) je vis des chevaux aux crins denses, sur une plage de la mer Caspienne à l'aube, (...) je vis toutes les fourmis qu'il y a sur terre, un astrolabe persan. (...) je vis ton visage, j'eus le vertige et je pleurai, car mes yeux avaient vu cet objet secret et conjectural, dont les hommes usurpent le nom, mais qu'aucun homme n'a regardé : l'inconcevable univers."

Avec son sanctuaire, Mati Klarwein a certainement voulu créer un lieu de l'espace qui donne accès à tout son univers mental. Mais quelqu'un verra-t-il un jour l'Aleph décrit par Borgès ? Dans un des épisodes des "Cités Obscures" intitulé "La théorie du grain de sable" (Casterman, 2008), François Schuiten et Benoît Peeters ont construit une histoire autour d'un objet mystérieux investi de pouvoirs immenses. Cet objet a bien des points communs avec l'Aleph dont il est question ici. Voici deux images de ce curieux objet tel qu'il a été dessiné par François Schuiten (on ne sait malheureusement ni où, ni quand, ni dans quelles circonstances il a pu le voir) :

[21] "The Object" view 1 (2008)
[22] "The Object" view 2 (2008)


"Je joue ce que l'instant me dicte" (Miles Davis)

A New York, Mati Klarwein va rencontrer le trompettiste Miles Davis qui lui demandera de réaliser les couvertures de plusieurs de ses albums. Avec Miles, le jazz est à cette époque en train de fusionner pour la première fois avec le rock et le funk.

Mati va ainsi réaliser la pochette du double album mythique "Bitches Brew" paru en1969 (pouvant être traduit "brouet de sorcière" par le jeu de mots avec l'expression "witch's brew")

[23] "Bitches Brew" (1969)

Bitches Brew est considéré comme l'album de référence de la première période électrique, psychédélique et funky de Miles Davis. L'album sera disque d'or (pour 500 000 ventes) et acheté principalement par le public du rock (25).

La pochette réalisée par Mati Klarwein joue sur la synergie de polarités opposées. Le noir et blanc, l'obscurité et la lumière, se manifestent dans l'entrelacement des têtes et des doigts d'une femme noire et d'une femme blanche. Dans une tentative de saisir l'étendue des expériences humaines et l'opposition des forces contradictoires, Mati représente ici la colère et l'amour, l'intimité amoureuse et la solitude, la force et la faiblesse. Les symboles opposés agissent en tandem et c'est de leur fusion que surgit la nouveauté. L'oeuvre est intrinsèquement liée au climat politique de l'époque avec la contreculture du début des années 70 et le mouvement "Black Power" (23). Dans ce tableau centré sur les thèmes de l'Afrique et du psychédélisme, un danseur Wodaabe nous ensorcelle tandis qu'une tornade émanant de la chevelure d'une femme noire symbolise l'énergie brute de la musique de Miles. Mais laissons parler à ce propos Glenn O'Brien qui s'exprime en ces termes en 2002 : "L'oeuvre de Mati Klarwein est une synthèse visuelle parfaite du magique amalgame de funk, rock, jazz et psychédélisme chez Miles".

>>> Ecoutons maintenant un extrait de "Sanctuary" (Wayne Shorter, 10:53), qui est le dernier morceau du double album "Bitches Brew" (1969)

Viendra ensuite la réalisation de l'extraordinaire jaquette du disque "Live Evil" de Miles Davis, sorti en 1971

[24] "Live Evil" (1971)

Quant au tableau "Zonked" de 1970 :

Il a été créé à l'origine pour un album de Betty Davis, la seconde épouse de Miles. Mais suite à la séparation du couple, l'album ne sortira pas et il faudra attendre 1993 pour que l'oeuvre de Mati soit utilisée pour la pochette d'un disque des "Last Poets" intitulé "Holy Terror".

[25] "Zonked" (1971)

L'image d'une antique cité inca s'est ici fixée dans les pensées d'un être fabuleux.


La légende de Jimi

En 1970, Jimi Hendrix est en studio avec Gil Evans et demande à Mati de réaliser la pochette de son album en préparation. Mais Jimi Hendrix va disparaître tragiquement en septembre 1970 et l'album ne verra pas le jour. L'oeuvre de Mati cependant demeure.

[26] "Jimi Hendrix" (1970)

Et c'est le visage souriant de Jimi Hendrix qui apparaît après la pluie, entre des herbes folles jaillissantes et une chevelure de feu. S'agit-il d'un Samson des temps modernes ? Samson, dont la force lui venait de sa chevelure de nazir. La puissance de la musique de Jimi Hendrix est évoquée ici par la présence d'un groupe de cavaliers qui brandissent leurs armes tout en s'élançant sous une éclipse de Lune.
Toute la magie de la scène réside dans la puissance de son langage symbolique : l'eau et le feu, le mythe de Samson, les cavaliers en arme. Nul n'a été besoin d'esquisser l'intrument sacré du musicien !

>>> Ecoute d'un extrait de "Angel" (Jimi Hendrix., 4:22, 1970), un titre paru en 1971 dans l'album posthume de Jimi Hendrix intitulé "The Cry of Love".

"Angel" a été décrite par ses biographes Harry Shapiro et Caesar Glebbeek comme la plus pure et subtile ballade de Jimi Hendrix. Le texte fait référence à un rêve inoubliable qu'il fit de sa mère. Les idées ici développées sont proches d'une thèmatique récurrente de l'auteur : la recherche d'une femme mystique, seule capable de lui apporter la paix intérieure et le salut de son âme.


Les collaborations avec d'autres musiciens

Les oeuvres de Mati Klarwein vont illustrer les albums de nombreux autres artistes et groupes. Nous en citerons seulement quelques-uns ici.

Et tout d'abord les disques de son ami trompettiste Jon Hassell

L'album "Earthquake Island" de 1978, avec le tableau "Flight to Egypt" de 1959.
[27] "Flight to Egypt" (1959)

L'album "Dream Theory in Malaya" de 1981, avec le tableau "Alexander's Dream" de 1980.
[28] "Alexander's Dream" (1980)

L'album "Aka-Darbari-Java" de 1983, avec le tableau "Soundscape" de 1982.
[29] "Soundscape" (1982)

Enfin, l'album "Maarifa Street", sorti en 2005 après la disparition de Mati en 2002 et dont la pochette reprend des scènes du tableau "Crucifixion" de 1963-66.
[30] "Crucifixion" (1963-66)
Et voici une des planches intérieures de la jaquette :
[31] "Maarifa Street"

Karine Charpentier a décrit les pochettes pour Jon Hassell comme "autant de jardins secrets où la nature devient graphique et la géométrie physique" (7).

>>> Ecoutons un extrait du morceau intitulé "Maarifa Street" (Jon Hassell, 7:08), second morceau de l'album de 2005 au titre éponyme.

En 1972, Mati va illustrer la pochette de l'album "Last Days and Time" du groupe de jazz-funk "Earth Wind & Fire"

[32] "Last Days and Time" (1972)

On y voit l'inspiration musicale qui semble sortir directement de la tête d'un des musiciens.

Mati jouait lui-même des percussions et de la guitare.
Avec le musicien Per Tjernberg, il enregistrera le disque "No Man's Land" dont la jaquette reprend son tableau "Landing Strip" de 1984


[33] "Landing Strip"(1984)

S'agit-il de la piste d'atterrissage d'un ange ? Ou est-ce ici que le danseur Woodabe brise sa lance ?


Portons maintenant notre regard vers quelques-uns des portraits réalisés par Mati Klarwein

Tout au long de sa vie, Mati a peint sur commande beaucoup de portraits de célébrités ou de têtes couronnées, dont ceux de Brigitte Bardot, Leonard Bernstein, Richard Gere, Geraldine Chaplin, John Fitzgerald Kennedy, Peggy Hitchcock et Jean-Baptiste Mondino.

Il a peint également des portraits psychédéliques des membres de sa famille et des femmes qu'il a connues

Ces portaits incluent souvent des paysages des endroits exotiques où il a vécu ou qu'il a simplement visités : le Maroc, la Grèce, la Turquie, le Kenya, le Brésil, le Mexique, Cuba, La Jamaïque, l'Inde, l'Indonésie, etc.

Voici "L'Ange de New York" dont semble émaner l'énergie incroyable de cette ville :
[34] "Angel New York" (1965)

[35] "Donatella Horowitz" (1974)
Dans ce portrait, le visage et le corps de Donatella Horowitz se superposent créant un sentiment de présence exacerbé. Le poisson qui s'élance dans le ciel, les caprices de l'océan et de la nature nous font irrésistiblement penser à lien de parenté avec le tableau "La pèche au thon" de Salvador Dali.

[36] "Susan Berns" (1970) avec sa magnifique chevelure de feu

[37] "Second Daughter"
Quelle merveilleuse idée que d'avoir mis des modèles réduits de bateaux dans les bras de sa fille !

[38] "Margaret Grosser" (1996) ou l'élégance est personnifiée dans un magnifique clair-obscur. Le visage de Margaret et la pleine Lune se font étrangement écho.

Mati a peint des portraits de familles qu'il a mises en scène dans des perspectives inouïes et à forte valeur symbolique

En voici quelques exemples :

[39] "Giaume Family" (1998)

[40] "Schulte Family" (1989)

[41] "Barcelo Family" (1995) avec un tableau dans le tableau qui nous montre un Mati en train de peindre au bord d'une plage ensoleillée tandis que la scène générale se passe sous une éclipse de Lune.

[42] "Bellin Family" (1973) avec cette jeune femme au regard hypnotique et à l'aura exubérante qui présage sans doute de quelques pouvoirs magiques. Sans parler du volcan en éruption, que de symboles dans cette image !

Mati a peint également des personnages bibliques et mythologiques

Nous connaissons son Annunciation, sa Crucifixion, et voici maintenant son tableau intitulé "Moïse et Aaron" datant de 1971 :

[43] "Moses and Aaron" (1971)

La divinité se manifeste sur le mont Sinaï, prenant une fois encore l'apparence de la première lettre de l'alphabet hébreu. Moïse est accompagné de son frère Aaron qui deviendra le premier grand prêtre d'Israël. L'arbre des Sephiroth avec les dix puissances créatrices énumérées par la Kabbale est représenté dans sa parfaite géométrie. Insistons sur l'incursion de cette géométrie rigoureuse que nous retrouverons dans beaucoup d'autres tableaux de Mati Klarwein. Le peuple hébreu apparaît dans la chevelure de Moïse au cours d'une fête dans laquelle interviennent de nombreux percussionnistes.

Les années 80 et 90 dans le village de Deià sur l'île de Majorque

Mati est tombé amoureux de Deià, un petit village d'artistes situé sur la côte Nord-Ouest de l'île de Majorque aux Baléares. Il y vit par intermittence dès1953 et s'y s'installe définitivement en1984 dans une maison qu'il a construite avec l'aide de son père et qui donne sur la plage de "La Cala". Il y vit dans une communauté d'artistes, entouré d'amis dont le peintre Domenico Gnoli, le poète Robert Graves ou l'archéologue Bill Waldren qui lui avait fait découvrir l'endroit. Pour financer un voyage autour du monde, il sera amené à vendre plus tard cette maison. A son retour il vivra dans des maisons de location : "Casanova" et finalement "San Rullan" la maison de ses amis Annie et Fred Grunfeld, un écrivain. Les événements et soirées qu'il organise à Majorque sont légendaires. Mati s'éteindra à Deià en mars 2002.

Durant les années 80, Mati Klarwein s'est beaucoup investi dans la peinture de paysages

Ce sont des paysages uniques de par leur composition abstraite et leur exécution détaillée à l'extrême avec par exemple de riches textures telluriques. Mati les décrit lui-même comme ses "real-estate paintings" (peintures du domaine de la réalité) ou "inscapes" ("paysages intérieurs"). Certains critiques parleront également de "mindscapes" ("paysages mentaux").

Mais acceptons l'invitation de Mati et rendons-nous par un coup de baguette magique dans quelques-uns de ses paysages intérieurs :

[44] "Gates of Paradise" (1997)
Une oeuvre subtilement autoréférentielle. Mais la maison sur la colline est-elle bien celle reproduite sur le tableau posé sur le mur ?

[45] "Alexander's Dream" (1980) que nous avons déjà visionné à propos du disque "Dream Theory in Malaya" (1981) de John Hassell.
Une terrasse surplombe des jardins suspendus. Nulle trace humaine si ce n'est une serviette de bain oubliée. La nature aux couleurs d'azur semble reprendre ses droits. De l'énergie pure émane d'un des carrés dont la terre s'est volatilisée. Les tiges de bambous, légères, se félicitent de la toute puissance de la nature.

[46] "Outline" (1984)
Une jeune femme prend un bain de soleil. La mer est suspendue à un fil d'étendage, accrochée par une simple pince à linge ! S'agirait-il de la faire sécher ?

[47] "Last Sunset" (1992)
Ici, des guerriers en arme, représentants des forces de la nuit qui sont lentement repoussées par les premiers rayons d'un Soleil. naissant.

[48] "Soundscape" (1982)
Un paysage de rizières en terrasse dont les ondes sonores silencieuses excitent nos rétines. Ou nos tympans ?

[49] "Wet Curve" (1981)
Un ciel menaçant, un canal prêt à déborder, la géométrie rectiligne d'un arpenteur divin prenant quelques mesures...

[50] "Topographical Error" (1983)
S'agirait-il de la ville de Rome dont on croit reconnaître Le Colisée ?

[51] "Headquarters" (1995)
Ce quartier général pourrait être celui de l'auteur.

[52] "Great Pyramid" (1976-77)
Ici la main de l'homme et la nature divine s'entrelacent dans une création hybride.

[53] "You're Next" (1979)
Un autre "paysage sonore", à voir ou à écouter ?

[54] "Daily Miracle"
Un poisson, un oiseau se cachent dans les rochers. Mais peut-être n'est-ce pas la première chose que vous y verrez...

Les "Improved Paintings"

Pendant ses dernières années à Majorque, tout en continuant son oeuvre personnelle, Mati Klarwein a réalisé des "Improved Paintings" ("tableaux améliorés"). L'idée était de perfectionner, transformer à sa guise, améliorer des toiles achetées à bas prix dans des marchés aux puces ou chez des brocanteurs. Ces toiles étaient toujours signées des noms des deux artistes.

Quelques clefs d'interprétation de l'oeuvre de Mati Klarwein

"L'extase est mon cadre de référence", Mati Klarwein (9).

"Beaucoup de gens pensent que l'art a à voir avec la compréhension, mais c'est faux. Il a à voir avec l'expérience..." John Cage (26).

L'oeuvre de Mati Klarwein compte plus de 600 peintures, parmi lesquelles 280 paysages (ou "Inscapes" ou encore "Mindscapes" = paysages intérieurs ou mentaux), 270 portraits et 120 "tableaux améliorés" ("Improved Paintings"). Etant donnée la complexité de ses oeuvres et tous les raffinements de détails qu'elles comportent, l'importance de cette production ne laisse pas d'étonner.

Cette production ne l'a pas empéché d'avoir une vie de famille bien remplie puisqu'il s'est marié trois fois et a eu quatre enfants : Eléonore (née en 1963) avec la peintre Sophie Pollack (rencontrée en 1961 et avec laquelle il restera quatre ans), Sérafine (née en 1971) avec l'écrivain et photographe Caterine Milinaire, Balthazar (né en 1985) et Salvador (né en 1988) avec le peintre Laure Klarwein.

De son vivant, il n'a pas été accepté dans les milieux officiels de l'art contemporain. Ceci malgré une totale intégrité artistique, de nombreux livres qui lui ont été consacrés et le fait qu'Andy Warhol ait proclamé qu'il était son peintre préféré.

Les jeux visuels abondent dans son oeuvre : les images miroirs, les glissements entre figuration et abstraction, le procédé du tableau dans le tableau, l'autoréférentialité, l'incursion d'une géométrie euclidienne rigoureuse, etc. "Beaucoup de ces distorsions perceptuelles semblent évoquer le monde des hallucinogènes, mais l'aspect le plus psychédélique de son travail consiste en une exécution hyperréaliste, procurant une "présence" stupéfiante à tous les objets figurés", a écrit L. Caruana (6).

Comme la musique en a parfois le pouvoir, l'art de Mati Klarvein peut provoquer chez nous des "impressions" que le langage verbal ne peut à lui seul exprimer. Grâce à son tableau intitulé "Timeless" de 1968, nous pouvons ainsi saisir le mystérieux et fugitif éternel présent.

[55] "Timeless" (1968)

Chez Mati Klarwein, le temps, l'espace, la matière, la causalité semblent interférer, s'entrelacer, s'interpénétrer dans un mouvant et frémissant creuset d'énergie pure. Comme si le but ultime de l'artiste était de figurer la présence instantanée de toutes choses existantes.

Quant à ses personnages qui s'enlacent dans des danses érotiques souvent frénétiques, ils font de nous des spectateurs stupéfaits autant qu'émerveillés d'assister à une divine célébration de la vie sur terre et dans le cosmos...

Il nous faut encore insister sur plusieurs points remarquables dans l'oeuvre de Mati Klarwein

Tout d'abord, sa pensée holistique et sa vision unitaire de la réalité

De l'atome aux galaxies, dans beaucoup d'oeuvres de Mati Klarwein tout est représenté dans un même instant et dans un Cosmos perçu dans sa globalité.

Cette vision unitaire de la réalité s'est traduite d'une façon remarquable et originale par la réalisation de son "Aleph Sanctuary" réunissant 68 de ses oeuvres dans un cube de 3 m de côté devenu le foyer de convergence de ses paysages mentaux. A ce propos nous avons fait le parallèle avec "L'Aleph" du conte de Jorge Luis Borgès. Mais d'autres images peuvent nous venir à l'esprit comme celle d'un four solaire recevant des centaines de faisceaux lumineux venus d'autant de miroirs pour les faire converger en un lieu unique. Ou celle d'un ordinateurs en réseau, distribués dans le monde entier mais réunis par un même programme qui fédère leurs puissances de calcul dans la résolution d'un problème mathématique complexe.

En représentant symboliquement une particule hypothétique dont la vitesse dépasserait celle de la lumière et serait ainsi capable de traverser l'univers entier en une fraction de seconde, son oeuvre intitulée "Tachyon" traduit parfaitement cette vision unitaire.

[56] "Tachyon" (1974)

Dans ses "Notes sur le zen" (in "Les portes de la perception", 1954), Aldous Huxley nous dit que "en soi le monde est un continuum". C'est ce continuum auquel tente de nous faire accéder Mati Klarwein. Sa démarche est sans doute animée par la recherche consciente/inconsciente d'une représentation de l'expérience directe et immédiate de la réalité. Il s'agit ici de voir le monde tel qu'il est en soi. Pour cela il nous faut éviter les écueils du langage verbal et la méditation comme l'art peuvent nous y aider. Dans son essai, Aldous Huxley nous rappelle en effet que quand nous pensons avec des mots, la nature même de notre vocabulaire et de notre syntaxe nous contraint à concevoir le monde comme une chose composée d'objets séparés et de classes distinctes. Et notre conscient fabrique alors cet univers dans lequel nous vivons effectivement. Pour reproduire l'expression imagée de Huxley, nous vivons alors dans un "fabriqué-maison". Le foisonnement des détails qui caractérise l'oeuvre de Mati Klarwein tend lui, au contraire, à nous faire prendre conscience du monde en tant que continuum et à nous faire vivre dans une conscience unitaire de la réalité. De par sa fonction d'éveil à cette réalité, une oeuvre de Mati Klarwein n'est certainement pas si éloignée de ces koan du bouddhisme zen destinés à provoquer l'éveil. Je veux parler de ces propositions ou questions paradoxales voire absurdes, propres à déclencher l'accès brutal à une autre réalité et à l'illumination.

La pensée holistique et unitaire de Mati Klarwein va souvent le pousser à rassembler des forces contradictoires au sein d'une même composition. Ainsi, dans le tableau "Bitches Brew" de 1969 sont mis en opposition la lumière et l'obscurité, l'organisation et le hasard, l'immobilité et le mouvement. Arthur Koestler exprime très bien cette unité dans la diversité - le Cosmos émergeant du Chaos - dans le chapitre "Image et émotion" de son ouvrage de 1960 intitulé "Le cri d'Archimède" (18). Il y cite G. Kepes (in "The New Landscape", Chicago, P. Theobold, 1956) selon lequel deux archétypes morphologiques fondamentaux se retrouvent dans les phénomènes physiques, dans le monde organique et dans l'expérience humaine. Sont ainsi opposées les structures d'ordre et de stabilité - représentées par les notions de Cosmos et l'esprit apollinien de la mesure - et les structures de mobilité et de changement - recouvrant le concept de chaos et le principe dionysiaque de la vie chaotique.

A propos de cette perception unitaire de la réalité, il nous faut dire ici quelques mots des discussions passionnées entre le psychologue Carl Gustav Jung (1875-1961) et le physicien théoricien Wolfgang Pauli (1900-1958). Etienne Klein (17) a écrit que la seule approche acceptable à leurs yeux était celle qui pouvait rendre conciliables les deux pans du réel, le physique et le psychique. Dans leur recherche d'une compréhension unitaire de la psyché et de la physis, ils ont eu recours au concept de l'unus mundus (le monde un) (20). Ils ont cherché à réaliser le vieux rêve alchimique d'une saisie scientifique unitaire de la sphère physique et de la sphère psychique.

Enfin, dans "Le Manuscrit de 1942" (10), le physicien et philosophe Werner Heisenberg cite un extrait des Appendices à la Théorie des couleurs de Goethe allant lui aussi dans le sens d'une réalité une et indivisible : "Tous les effets que nous remarquons dans l'expérience, de quelque genre qu'ils soient, sont dans une connexion parfaitement continue ; ils se transforment les uns dans les autres et se transmettent les uns aux autres du premier jusqu'au dernier. (...) Mais ces modes d'action, qui vont des plus communs aux plus élevés, de la brique qui tombe du toit jusqu'à l'illumination de l'esprit qui s'épanouit ou que tu communiques, se suivent les uns les autres."

Ensuite, il nous faut souligner la puissance du langage symbolique de Mati Klarwein

Nous l'avons constatée dans beaucoup de ses oeuvres. Que l'on pense aux guerriers dans les tableaux "Jimi Hendrix" (1970) et "Last Sunset" (1992), à l'éruption volcanique du portrait de "La Famille Bellin" (1973), au collier couleur acier de "L'Ange de New York" (1965). De plus, comme nous venons de le voir dans "Bitches Brew" (1969), ce langage symbolique s'exprimera souvent en tandem d'opposés.

[39] "Giaume Family" (1998)

Voici un portrait - "Giaume Family" (1998) - qui est particulièrement riche en symboles. Se présentent à notre regard une pyramide, la mer, la pleine Lune. Mais attardons-nous sur la galaxie de symboles qui gravitent autour de la main de l'épouse et de l'image rapetissée de son fils. Nous distinguons :
- un poisson, dont le mot grec (Ichtus) est une représentation mystique du sauveur (ce mot contient les premières lettres des noms qui lui sont donnés par les Ecritures : "Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur") (13)
- le symbole de Chiron (vu ici en miroir), Chiron étant un astéroïde cométaire de type "centaure" (de nature hybride, à la fois astéroïde et comète) découvert en 1977, orbitant autour du Soleil entre Saturne et Uranus (8)
- une amulette possédant certainement quelques vertus magiques
- notre Soleil, une étoile et la couronne d'un roi, évoquant tous trois la puissance, le pouvoir, le rayonnement et la gloire
- le premier quartier de la Lune qu'un fin rayon relie à la pleine Lune. Comme s'il s'agissait de représenter ici le potentiel en devenir de cet enfant...
Tous ces symboles sont harmonieusement réunis en une collection dont nous avons une perception immédiate, intuitive, globale ("l'insight" des anglo-saxons). De leur conjonction nait un sens nouveau, associant puissance et pouvoir, hybridité et magie, messianisme et gloire. Reprenant l'idée formulée par Jan Christiaan Smuts en 1926 dans son livre "Holism and Evolution" (11), il est clair que le tout (ici, le sens global, émergent) est supérieur à la somme de ses parties (chaque symbole pris séparément).

Une transposition de "l'effet Pauli" dans le domaine artistique ?

Rapporté par plusieurs témoins, ce phénomène étrange consistait en ce que la seule apparition du physicien Wolfgang Pauli près d'une expérience suffisait à la mettre en rideau. Cet effet est invoqué aujourd'hui pour décrire toute influence inexpliquée qui vient détraquer la machinerie d'un laboratoire.

Chez Mati Klarwein, on est bien souvent tenté d'invoquer cet "effet Pauli" ou tout au moins sa représentation symbolique. C'est le cas chaque fois qu'une figure géométrique euclidienne s'invite subrepticement dans un de ses portraits ou de ses "paysages mentaux" : "Moses and Aaron (1971), "Giaume Family" (1998), "Wet Curve" (1981), "Soundscape" (1982), "Tachyon" (1974)...

Mais une des clefs essentielles de l'oeuvre de Mati Klarwein réside certainement dans la phrase de William Blake déjà citée :

"Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie..."

Un fragment de l'essai de Jorge Luis Borgès intitulé "Le miroir des énigmes" nous servira de conclusion provisoire

(Dans les fragments psychologiques de Novalis et dans ce tome de l'autobiographie de Machen qui s'appelle "The London Adventure", apparaît une hypothèse voisine, selon laquelle le monde extérieur - les formes, les températures, la lune - est un langage que nous autres hommes avons oublié, que nous épelons à peine... De Quincey l'a formulée aussi (Writings, 1896, premier volume, p. 129) : "Même les sons irrationnels du globe doivent être autant d'algèbres et de langages ayant en quelque façon leurs clefs respectives, leur sévère grammaire, leur syntaxe ; ainsi dans l'univers les choses infimes peuvent être des miroirs secrets des plus grandes.") (5)



Notes

Note 1 : Cette introduction est librement inspirée de la description de Karine Charpentier dans son article publié dans www.brain.magazine.fr en mai 2009.

Note 2 : Mati Klarwein dira : "Les percussions ont toujours été utilisées pour faire des annonces. En Afrique elles étaient un moyen de communication".

Note 3 : Les Wodaabe sont un sous groupe du peuple peul et les Wodaabe du Niger sont réputés pour leur beauté, leur artisanat élaboré et leurs riches cérémonies.

Note 4 : Le titre Abraxas est une référence au roman "Demian" de Hermann Hesse et la jaquette de l'album en reproduit cet extrait : "We stood before it and began to freeze inside from the exertion. We questioned the painting, berated it, made love to it, prayed to it : We called it mother, called it whore and cut, called it our beloved, called it Abraxas....".

Note 5 : Ces deux dernières images sont extraites d'une vidéo en ligne qui nous a été transmise par Mr Jean-Paul Vittori que nous tenons à remercier chaleureusement ici. Cette vidéo est intitulée "Mati Klarwein & artist friends in Mallorca 2001".

Note 6 : Ceci n'est pas sans évoquer l'humour d'un Boris Vian quand il intitule un de ses romans "L'automne à Pékin", étant entendu que l'action ne s'y déroule ni à l'automne, ni à Pékin...

Note 7 : Dans la langue de Shakespeare :
To see a world in a grain of sand
And a heaven in a wild flower,
Hold infinity in the palm of your hand
And eternity in an hour.

Note 8 : L'idée d'un cube parfait de 3 mètres de côté n'est pas sans rappeler la perfection de l'objet insolite que constitue le monolithe noir dans le film "2001 l'Odyssée de l'Espace" réalisé par Stanley Kubrick quelques années plus tôt (en1968). Tandis que l'Aleph Sanctuary est un cube (proportions 1, 1, 1), le monolithe est construit selon les rapports de 1, 4 et 9 (soit1 puissance 2 ; 2 puissance 2 ; 3 puissance 2). Ces deux objets partagent le fait qu'ils n'ont pu être conçus et façonnés que par une forme d'intelligence supérieure. Et l'un comme l'autre ne prennent leur totale signification que par rapport au cosmos entier.

Note 9 : Jorge Luis Borgès a été décrit comme le "Magritte de la littérature". Si l'on devait rapprocher l'oeuvre de Mati Klarwein d'un mouvement littéraire, ce serait certainement celui du réalisme magique qui cherche à peindre une réalité transfigurée par l'imaginaire et dans laquelle le rationnalisme est rejeté. Dans le réalisme magique, des éléments magiques, surnaturels, oniriques, irrationnels surgissent dans un environnement réaliste construit selon un cadre historique, géographique et culturel vraisemblable. "Ainsi la réalité reconnaissable devient-elle le lieu naturel de manifestations paranormales et oniriques" (http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_magique)



Références

1. Abdul Mati Klarwein - Visionary Hall Of Fame, http://visiodnaryhalloffame.weebly.com/abdul-mati-klarwein.html

2. Angel (Jimi Hendrix song), http://en.wikipedia.org/wiki/Angel_(Jimi_Hendrix_song)

3. René Barjavel, Les chemins de Katmandou, 1969.

4. Jorge Luis Borgès, L'Aleph, in L'Aleph, éditions Gallimard, 1967 (ce conte a été publié pour la première fois dans la revue Sur, no 131, de septembre 1945).

5. Jorge Luis Borgès, Le miroir des énigmes, in Enquètes, Gallimard,1986 (première édition en 1957).

6. L. Caruana, Mati Klarwein Rememenbered - 2004, http://visionaryrevue.com/webtext3/dl.kl.rem.html

7. Karine Charpentier, Abdul Mati Klarwein - Je ne prends pas de drogue, je suis les drogues, http://www.brain-magazine.fr, mai 2009.

8. (2060) Chiron, http://fr.wikipedia.org/wiki/(2060)_Chiron

9. Alex Grey, In memory of Abdul Mati Klarwein 1932-2002, http://alexgrey.net/mati.html

10. Werner Heisenberg, Le Manuscrit de 1942, Žditions Allia, Paris, 2010 (publié pour la première fois en 1984).

11. Holisme, http://fr.wikipedia.org/wiki/Holisme

12. Aldous Huxley, Les portes de la perception, collection 10/18, éditions du Rocher, 1954.

13. Ichtus, http://fr.wikipedia.org/wiki/Ichtus

14. Mati Klarwein : l'art des pochettes (liste de 31 albums illustrés), http://www.senscritique.com/liste/Mati_Klarwein_1_art_des_pochettes/312215

15. Mati Klarwein, Improved Paintings, Max Publishing, Spain, 2000.

16. Mati Klarwein, site officiel : http://www.matiklarweinart.com

17. Etienne Klein, La part d'ombre de Wolfgang Pauli, La recherche nˇ 329, mars 2000, http://www.larecherche.fr/savoirs/figure-du-passe/part-ombre-wolfgang-pauli-01-03-2000-70383

18. Arthur Koestler, Le cri d'Archimède - La découverte de l'art et l'art de la découverte, Les belles lettres, Paris, réédition de 2011 (première publication en1960).

19. Glen O'Brien, Really Fantastic : Glen O'Brien on Mati Klarwein, http://www.thefreelibrary.com, 1 octobre 2002.

20. Wolfgang Pauli, http://fr.wikipedia.org/wiki/Wolfgang_Pauli

21. Wolfgang Pauli, Aspects scientifiques et épistémologiques des idées concernant l'inconscient, in Physique moderne et philosophie, Albin Michel, Sciences, 1999 (première édition en 1961).

22. Psychédélisme, http://fr.wikipedia.org

23. Nora Ritchie, The Story Behind : Mati Klarwein's Bitches Brew Album Art, http://revive-music.com, 16 décembre 2010.

24. François Schuiten et Benoît Peeters, La théorie du grain de sable, Casterman, 2008.

25. Sylvain Siclier, En 1970, Miles Davis devient électrique, Le Monde du 14-15 novembre 2010 (à propos de la réédition de l'album "Bitches Brew").

26. Thomas Wulffen, An interview with John Cage, New York Berlin I, nˇ1, 1984



Liste des extraits musicaux

1) extrait de "Singing Winds, Crying Beasts" (M. Carabello, 4:51) de l'album "Santana Abraxas" (1970)

2) extrait de "Sanctuary" (Wayne Shorter, 10:53) de l'album "Bitches Brew" de Miles Davis (1969)

3) extrait de "Angel" (Jimi Hendrix, 4:22, 1970) de l'album posthume "The Cry of Love" de Jimi Hendrix (1971)

4) extrait de "Maarifa Street" (Jon Hassell, 7:08) de l'album au titre éponyme de Jon Hassell (2005)



Table des illustrations

Quelques documents ont été scannés ou extraits de vidéos par l'auteur. La plupart des reproductions proviennent cependant du site officiel consacré à Mati Klarwein et géré par sa famille. Nous recommandons fortement la visite de ce site magnifique qui vous permettra de "naviguer à la souris" dans certaines des oeuvres exposées : http://www.matiklarweinart.com

[01] "The Annunciation" (1961)
[02] "The Annunciation" - detail
[03] Mati Klarwein (1992)
[04] Mati Klarwein (2001)
[05] Mati Klarwein (2001)
[06] "Sugar and Nuts" (1956)
[07] "Milk and Water" (1956)
[08] "Flight to Egypt" (1959)
[09] "Artist and Model" (1959)
[10] "Landscape Perceived" (1963)
[11] "Landscape Described" (1963)
[12] "Crucifixion" (1963-66)
[13] "Grain of Sand" (1963-65)
[14] "Aleph Sanctuary" (1963-70)
[15] "Aleph Sanctuary" (1963-70)
[16] "Aleph Sanctuary" (1963-70)
[17] "Aleph Sanctuary" (1992)
[18] "Aleph Sanctuary" - Sky (1992)
[19] "Aleph Sanctuary" - Corner (1992)
[20] "Aleph Sanctuary" - Wall (1992)
[21] "The Object" view 1 (2008)
[22] "The Object" view 2 (2008)
[23] "Bitches Brew" (1969)
[24] "Live Evil" (1971)
[25] "Zonked" (1971)
[26] "Jimi Hendrix" (1970)
[27] "Flight to Egypt" (1959)
[28] "Alexander's Dream" (1980)
[29] "Soundscape" (1982)
[30] "Crucifixion" (1963-66)
[31] "Maarifa Street"
[32] "Last Days and Time" (1972)
[33] "Landing Strip"(1984)
[34] "Angel New York" (1965)
[35] "Donatella Horowitz" (1974)
[36] "Susan Berns" (1970)
[37] "Second Daughter"
[38] "Margaret Grosser" (1996)
[39] "Giaume Family" (1998)
[40] "Schulte Family" (1989)
[41] "Barcelo Family" (1995)
[42] "Bellin Family" (1973)
[43] "Moses and Aaron" (1971)
[44] "Gates of Paradise" (1997)
[45] "Alexander's Dream" (1980)
[46] "Outline" (1984)
[47] "Last Sunset" (1992)
[48] "Soundscape" (1982)
[49] "Wet Curve" (1981)
[50] "Topographical Error" (1983)
[51] "Headquarters" (1995)
[52] "Great Pyramid" (1976-77)
[53] "You're Next" (1979)
[54] "Daily Miracle"
[55] "Timeless" (1968)
[56] "Tachyon" (1974)


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