Ce texte est également publié dans le numéro 2013/4 de la revue Cosmopolis

Parcours croisés entre sciences et arts

par Patrick DESSERTENNE (X75)


En vacances ce mois d'août 2013 à Valence dans la Drôme, je retrouve avec grand plaisir un ami d'enfance. Il s'agit du valentinois Frédéric ROSSILLE, compositeur pianiste et chercheur, né comme moi en 1955 dans le chef-lieu de la Drôme. Nous nous connaissons depuis notre passage à l'école primaire. Un demi-siècle après, nos souvenirs d'enfance refont peu à peu surface et une étrange complicité s'établit entre nous. Nous déambulons au centre-ville puis sur les allées du Parc Jouvet en admirant les jeux d'eau qui ont dû l'inspirer à l'instar de son illustre aîné Maurice Ravel . Nous nous arrêtons un moment au kiosque des amoureux de Peynet. Ce kiosque cher à Frédéric et que semble traduire en filigrane sa musique parfois mélancolique mais jamais triste.

Dans le vieux Valence, une exposition d'un peintre local nous interpelle par son caractère minimaliste. Puis nous évoquons les relations polytechniciennes qui unissent nos familles (1) avant de déjeuner au Bistrot des Clercs, juste à côté de la chambre occupée par Napoléon lors de son passage à Valence comme lieutenant en second. A l'ombre tutélaire du grand homme, nous évoquons au gré d'une conversation très chaleureuse et spontanée nos trajectoires respectives.

Et là, oh miracle, d'étonnantes similitudes se font jour dans nos parcours respectifs. Tous deux, nous avons une solide vocation scientifique alliée à une passion pour les arts et la musique. Après avoir participé à des recherches dans le domaine des sciences cognitives (2), Frédéric s'est en effet orienté vers la composition musicale et l'interprétation pianistique. Quant à moi, pianiste et musicien amateur éclairé, j'ai mené des recherches en mathématiques pures avant de m'orienter vers le monde de la finance.

Au risque de simplifier à l'extrême une personnalité aussi riche et complexe, je tenterai ici de synthétiser en quelques mots l'expérience artistique de Frédéric. Et puisque nos parcours ont de nombreux points de convergence, je tenterai de le faire en mettant en parallèle nos expériences respectives dans une sorte de jeu de miroirs qui serait cher à Maurice Ravel (c'est en effet le thème de ses cinq pièces pour piano réunies dans son recueil intitulé " Miroirs ").

C'est avec son disque intitulé " KOKORO "(4) que j'ai découvert l'œuvre de Frédéric. L'histoire de cet album débute en septembre 2004 avec un concert que Frédéric donne alors à la Maison Franco-Japonaise de Tokyo. Un concert en hommage à Marguerite Yourcenar qui donna le 26 octobre 1982 dans la même salle une conférence intitulée " Voyages dans l'espace et voyages dans le temps ". Ce événement a été l'occasion pour Frédéric de confirmer son goût pour la culture et pour l'âme japonaise. En mars 2011, la catastrophe du tsunami de la région du Tohoku l'a ainsi beaucoup ému, à tel point que Frédéric a souhaité rendre un hommage aux courageux japonais en réalisant cet album " KOKORO " qui devait être vendu au profit des victimes et de la reconstruction. Or, dès ma première écoute, j'ai été littéralement subjugué par le charme d'un style musical bien à lui. Ayant suivi l'enseignement de ses maîtres Antoine Duhamel et Pierre Jansen pour la composition et Sergueï Kouznetsov pour l'interprétation, Frédéric a su créer un langage original qui, selon certains musicologues, évoque des couleurs debussystes, ces couleurs qui ont également influencé un de ses amis, le musicien japonais Ryuichi Sakamoto.

Dans le fil de nos discussions, Frédéric m'apprend qu'une de ses musiques préférées n'est autre que le célèbre " Concerto de Varsovie " qu'a écrit Richard Addinsell pour le film Dangerous Moonlight de Brian Desmond Hurst (1941). Frédéric en a réalisé un arrangement destiné à accompagner un événement sportif de portée internationale (5). Or, coïncidence troublante, c'est précisément cette œuvre que j'ai moi-même interprétée durant mes années de jeunesse (6). J'éprouve comme Frédéric une fascination pour cette musique qui laisse libre cours à notre imaginaire dans un film au titre très mystérieux. Et je me souviens encore très bien des réactions qu'a suscitées mon interprétation. Les nombreux témoignages de sympathie que j'ai reçus alors m'ont montré à quel point mes auditeurs avait ressenti les émotions que j'avais désiré leur transmettre.

Voici donc encore un point que Frédéric et moi avons en commun : le souci de la primauté de la transmission de l'émotion musicale, ce que Frédéric décrit par le simple terme de " musicalité " et qui semble si bien caractériser sa musique. Notre auteur a d'ailleurs analysé cette émotion musicale dans un ouvrage de référence (7). Et je me dois de souligner que le substantif " KOKORO " est un des concepts clé du design japonais " Kansei ", signifiant " ce qui va directement au coeur, sans artifice inutile ".

Une fois passés les premiers instants d'émotion pure, vient le moment de l'analyse. Je cherche alors à mettre des mots sur cette musique et la qualité d'émotion qu'elle nous transmet. Etant donnée l'économie des moyens déployés dans cette écriture musicale, je suis tenté dans un premier temps de parler d'une musique " minimaliste ". Puis je me ravise : minimaliste n'est pas le terme qu'il convient d'employer eu égard aux ornements sonores scintillants qui accompagnent la ligne mélodique. S'agirait-il alors d'une musique " post minimaliste ", ce courant actuel qui regroupe des musiciens d'origines et de styles très divers, tels John Adams, Gavin Bryars ou Arvo Pärt ? Pas vraiment non plus en vérité si l'on se réfère à la définition stricto sensu et à l'esthétique développée par ces compositeurs. Alors peut-être pourrait-on simplement parler d'une musique néo-consonante, cette musique que les anglo-saxons désignent sous le terme de " new consonant music " ? C'est bien en effet à cette tendance actuelle que je suis tenté de rattacher sa musique quasiment ensoleillée, au charme provençal, bien éloignée de l'atonalisme parfois angoissé et torturé de la seconde école de Vienne. Et c'est aussi ce qui ressort des conclusions d'une thèse universitaire consacrée à cette tendance contemporaine et qui analyse une de ses propres musiques (8).

Mais essayons maintenant d'aller plus loin dans la description de cette musique. La mélodie y est très présente, une mélodie subtile finement ciselée, qu'on serait tenté de qualifier d'a-sentimentale. Elle est en effet exempte de tout sentimentalisme propre à certaines œuvres romantiques ou néo-romantiques. Elle est entrecoupée de traits aquatiques jetés incidemment sur le clavier et constitue une sorte de synthèse entre le dépouillement mélodique à la Satie et les ruissellements sonores dignes d'un Ravel. Mais on reconnaît là un style perlé beaucoup plus qu'une forme tardive d'impressionnisme musical ; les notes tombent toujours les unes après les autres comme des gouttes d'eau, un peu comme dans la " Première arabesque " de Debussy. Il n'y a pas ici d'effluves continus de sonorités comme on les retrouve par exemple dans la pièce " Jeux d'eau " de Maurice Ravel.

C'est en définitive à Cécile Duchamp, médiatrice artistique auprès de " Rêves magiques " - le label discographique de Frédéric -, que j'emprunte une formule qui me paraît caractériser à merveille sa musique : " un arc en ciel irisé entre le matin attique et l'Orient rêvé ".

Mais revenons quelques instants si vous le voulez bien sur ma propre expérience musicale exercée à titre d'amateur éclairé. En dehors de ma performance de soliste dans le " Concerto de Varsovie " de Richard Addinsell, j'ai officié un temps comme pianiste au mythique Palais Jamaï de Fès, proposant un florilège de morceaux allant de Frédéric Chopin à George Gershwin et Duke Ellington en passant par EriK Satie et Claude Debussy. Et je me souviens que j'éprouvais alors une prédilection toute particulière pour les arabesques de Debussy, ces gouttelettes sonores que je retrouve dans l'oeuvre de Frédéric.

Enfin, et ce n'est pas la moindre des dimensions du personnage, Frédéric Rossille s'impose aussi comme un intellectuel engagé et un humaniste prêt à s'investir dans la défense des causes humanitaires. Son album " KOKORO " porte en effet de façon évidente la marque de l'émotion qu'ont dû éprouver des millions de Japonais et de citoyens à travers le monde après le terrible tsunami qui a frappé la région du Tohoku ce 11 mars 2011. Sa musique peut aussi s'envisager comme une prière, cette prière du croyant qui implore le créateur de contenir les éléments déchaînés de la nature. Et vous, cher lecteur, vous aurez certainement ici pensé avec moi à cette célèbre estampe japonaise de Hokusai intitulée " La grande vague de Kanagawa ".

En tout état de cause, je dois dire que cette création musicale interpelle aussi bien le mélomane que le chercheur et je ne saurais trop conseiller à tous de la découvrir (4). Quant à ceux qui désireront aller plus loin, ils pourront découvrir les recherches musicologiques du compositeur (7,9) qui sont de véritables approches transdisciplinaires situées aux confluents de la musique, des mathématiques et des arts plastiques (10). C'est ainsi que Frédéric a été associé un temps au Groupe de Recherches Musicales de la Maison de la Radio (INA-GRM), berceau historique des musiques concrète et électro-acoustique dont le fondateur fut notre regretté camarade Pierre SCHAEFFER.

Mais revenons un instant sur mon propre parcours. Mon activité professionnelle actuelle est centrée sur la fiscalité et privilégie l'application stricte de formalités administratives. Dans ce contexte, tout esprit d'originalité semble à priori banni et pourrait même apparaître comme simple erreur de procédure. Par le passé j'ai cependant mené des recherches dans le domaine des mathématiques de la décision, et un récent passage par l'Ecole Nationale des Finances Publiques de Noisy-le-Grand a ravivé mon goût prononcé pour la recherche. A l'époque de mes 20 ans je me consacrais aux rigueurs de l'abstraction mathématique. A 58 ans, reprendre des études dans le domaine juridique peut apparaître comme une forme de défi. Un défi que j'ai relevé en assimilant un programme excessivement dense de droit fiscal et en m'ouvrant à un nouveau champ de recherche, celui du management qui ne nécessite pas de recourir aux arcanes de la modélisation mathématique.

Pour conclure, osons ici un parallélisme autant surprenant qu'inattendu. Selon moi, il en va en effet des formes de management comme des formes musicales ! Quoique d'apparence éloignés, les deux domaines peuvent faire l'objet de créations originales survenant après des phases préalables d'observation et de réflexion. Les formes de management et les formes musicales ont ceci en commun qu'elles définissent des manières d'habiter le temps. Et ces deux formes nous font accéder à un haut niveau d'abstraction faisant intervenir à la fois les sciences mathématiques et le fonctionnement sensible de l'esprit humain.

Voilà tout un programme transdisciplinaire à approfondir et à développer au gré des rencontres interpersonnelles. L'inspiration artistique comme l'inspiration scientifique ne se décrètent pas mais semblent surgir spontanément, aux lieux et aux instants où l'on s'y attend le moins, au gré des événements et des rencontres, obéissant à une logique qui semble échapper à notre volonté et pour laquelle on a inventé le concept de sérendipité. Quant à la divine musique, ne serait-elle pas le médium qui, par essence, réunirait le mieux le sensible et l'intelligible, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie chers à Blaise Pascal ?



Notes

(1) René ROSSILLE (X48), général, oncle et parrain de Frédéric.

(2) Neurologue de formation, Frédéric ROSSILLE a participé à des recherches en neuropsychologie de la vision et de l'audition sous la direction du professeur Marc JEANNEROD de l'académie des sciences. Il est secrétaire général de l'association " Plasticités Sciences Arts " qui publie la revue online Plastir (http://plasticites-sciences-arts.org/Plastir0_fr.html)

(3) Projet soutenu par Son Excellence Mr. Isao KISO, ambassadeur du Japon auprès de l'UNESCO et par Son Excellence Mr. Ichiro KOMATSU, ambassadeur du Japon en France.

(4) " KOKORO / A prayer for Japan after the 2011 Tohoku tsunami " , disque pour piano solo enregistré en 2012 au studio Oceanic Sound, sorti le 11 mars 2013. Présentation en ligne : http://frederic-rossille.net/kokoro.html

(5) Championnat du monde de patinage artistique junior (Séoul, 1992).

(6) Concerto de Varsovie de Richard Addinsell, au théâtre Mohamed V de Rabat, avec l'orchestre de la gendarmerie royale, sous la direction de Jean-Pierre Doumène , 1989.

(7) " La musique de nos émotions " in " Emotion et musique " , EDK Editions, Paris, 2001. Cet essai est consultable en ligne à : http://frederic-rossille.net/lamusiquedenosemotions.html

(8) " Hypostases pianistiques dans la musique de chambre néo-consonante ", thèse soutenue à l'Université Nationale de Musique de Bucarest par Alexa Milea et Alexandra Cont, sous la direction du Pr Serban Nichifor, en janvier 2010.

(9) " Musicalité de l'œuvre plastique de Victor Vasarely ", conférence donnée le 18 juin 2011 à l'Observatoire de la Musique Française dans le cadre du séminaire " Musique et Arts Plastiques " dirigé par Mme Michèle BARBE (Université Paris IV Sorbonne). Cette conférence est consultable en ligne à : http://frederic-rossille.net/musicalite-vasarely-omf.html

(10) Frédéric Rossille est membre du Centre International d'Etudes Transdisciplinaires (CIRET) présidé par le physicien Basarab Nicolescu (http://ciret-transdisciplinarity.org/index.php).



Ce texte a été relu par Frédéric ROSSILLE et j'ai tenu compte de ses remarques et suggestions pour sa rédaction définitive.

Septembre 2013


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